3. LE RECEVEUR DE SCHAPENBRUG
Une VIE DE DOUANE
de la seconde moitié du vingtième siècle
AU TRAVAIL

J'étais à peine assis qu'un douanier se tenait au guichet avec un “client” dans son sillage. Le scélérat avait osé passer un litre de genièvre et un kilo de beurre des Pays-Bas, sans le déclarer à la force publique. Et maintenant, on fait quoi ? J'avais vraisemblablement légèrement pâli et Sette avait un regard narquois. Je connaissais déjà suffisamment la matière douanière pour savoir que le beurre ne constituait provisoirement pas un problème, un accusé de réception et la saisie du paquet. Pour le genièvre, il fallait par contre payer, mais combien ? Si le fraudeur voulait également emmener sa bouteille, il fallait alors en outre payer les accises, les accises spéciales et la taxe de transmission. Je devais alors la calculer, car l'amende devait en constituer une partie ou un multiple. Heureusement, il apparut dans le livre numéro 101, que la même calamité s'était déjà produite, ce qui était une bonne source d'inspiration. Mais je n'étais pas encore au bout de mes peines, car la note à payer s'élevait à un bon 500 francs (€ 12,5) avec restitution de la bouteille ou bien 300 francs (€ 7,5) en renonçant au nectar. Le contrevenant pouvait choisir. En tout cas, cette personne renonçait à la bouteille, car en 1961, c'étaient des sommes conséquentes, donc lorsque vous vouliez emporter votre bouteille, elle vous coûtait vraiment très cher. Par contre, sans bouteille, vous déboursiez également une belle somme, mais vous n'aviez rien. De bonne ou de mauvaise grâce, il fallait payer !

T
out pouvait également dépendre du douanier de service. Il y en avait un, par le plus grand des hasards un homonyme (ou peut-être pas un hasard ?), qui pouvait fixer les gens d'une manière tellement intense, que pratiquement chaque fraudeur occasionnel était démasqué. C'était certainement le cas en présence d'enfants. A leur comportement, il pouvait immédiatement voir que quelque chose clochait. Cependant, en ce qui me concernait, ce n'était pas tout, car il fallait absolument trouver une solution au problème du beurre, et rapidement ! Le beurre supporte assez difficilement d'être entreposé dans un magasin chauffé de la douane. Il existait deux possibilités : soit le beurre était envoyé à une entreprise, à savoir, COVA, afin d'être traité, soit il pouvait être vendu à des œuvres caritatives lorsque la quantité ne dépassait pas 25 kg. Les bonnes sœurs de la localité entraient de ce fait en ligne de compte et avaient ma préférence car ainsi, 40 francs (1euro) par kilo revenait aux caisses de l'État, alors que dans le cas de COVA, seulement la moitié. Cependant, pour rester en-dessous de la quantité maximale de 25 kg, je devais me rendre plusieurs fois par semaine au cloître. J'y étais par conséquent plus que le bienvenu, mais je me demandais si les bonnes sœurs ne proposaient pas le beurre aux  particuliers à notre insu.
       

PROBLEMES

Le travail au bureau de “Schapenbrug” dépendait des conditions météorologiques à la côte. C'était certainement le cas lorsque le temps était couvert. Dans ce cas, bon nombre de vacanciers de la côte se rendaient à Oostburg (pour faire du lèche-vitrine et pour le marché du mercredi) ou à Sluis (pour les magasins, pour bien manger ou … pour les seks-shops). Il fallait bien entendu revenir avec son litre de genièvre hollandais et quelques paquets de beurre. A la frontière il fallait alors faire face à la question cruciale : “Avez-vous quelque chose à déclarer ?”

Vous n'allez pas le croire, mais pour le douanier, la réponse la plus pratique était “Non”. L'affaire était alors claire : soit il y avait quand même quelque chose à déclarer et nous tombions alors dans le scénario exposé précédemment, soit il n'y avait rien, et le problème était tout à fait réglé. Mais si la réponse était “Oui”, le douanier devait alors informer la personne en question. Pour le genièvre, il y avait deux possibilités : soit payer le droit d'accise et le droit d'accise spéciale – ce qui faisait grimper le prix de votre bouteille – soit ramener le genièvre à l'expéditeur. De la frontière au centre de Sluis, cela faisait directement quelques kilomètres, sans parler de la distance pour rejoindre Oostburg. En ce qui concerne le beurre, il n'y avait pas le choix : le beurre en provenance des Pays-Bas ne pouvait pas entrer en Belgique, à moins d'avoir été saisie pour cause de non-déclaration ou parce que le douanier fermait “pour une fois” les yeux au vu de la petite quantité. L'abandon au profit de l'État avec accusé de réception pouvait également se faire, mais cela n'entre pas dans le schéma comportemental du bon Belge. Il arrivait de temps à autre qu'un coléreux jette sa marchandise dans le fossé, accompagné des jurons de circonstance, mais là aussi, le problème était réglé. Parfois, vous en aviez un qui retournait rapporter la marchandise, mais je suis persuadé que certains d’entre eux retournaient à leur lieu de villégiature en empruntant un autre chemin. La plupart du temps, on pouvait poursuivre la fraude par le 'Retranchement' (à côté du Zwin), car il n'y existait pas de poste de douane fixe. Comme le fait de retourner était la plupart du temps problématique, les personnes demandaient parfois au douanier comment l'affaire pouvait être réglée de manière plus simple. Dans ce cas, les personnes étaient redirigées vers un petit magasin qui se trouvait à un jet de pierre de la frontière, mais sur le territoire des Pays-Bas. Il va de soi que le gérant du magasin ne remboursait pas le prix déboursé pour la marchandise, et profitait bien entendu de la situation. 

 
 
À partir du 1er juin 1961, je fus donc Receveur C intérimaire à Westkapelle au bureau de “Schapenbrug”, situé à la borne-frontière 359. Le déplacement de la maison de mes parents à Waterland-Oudeman jusqu'à Westkapelle, c'est-à-dire une bonne vingtaine de kilomètres, était aisé par les petites routes calmes passant par Aardenburg et Sluis. Tout cela, bien entendu sans se laisser tenter par une visite aux fameuses boutiques de sexe des endroits bien connus le long de la frontière, en plein essor.

Le bureau existe encore, mais les douaniers se sont effacés devant les visées européennes et le bureau est devenu un magasin de vélos.

Lors de mon entrée dans ce bureau, j'ai vu une seule personne. Un cinquantenaire à la carrure large et aux joues rouges avec peu ou de très rares cheveux, vêtu d'un cache-poussière kaki. Je me suis présenté comme étant le remplaçant temporaire du receveur malade. “Appelle-moi Sette”, dit-il avec un fort accent de Flandre Occidentale “car c'est ainsi que tout le monde m'appelle ici”. Il parlait rapidement, en une seule inspiration, il me fit part de sa vision de la vie du bureau. Je n'étais de loin pas le premier receveur remplaçant, car il “collectionnait les receveurs” et “il ne connaissait rien de la comptabilité”. Ouh ! là ! là ! et moi non plus, je n'y connaissais pas grand-chose. “Et que se passait-il auparavant en l'absence du receveur ?” demandai-je. Il n'était apparemment jamais absent longtemps, et du reste, Lucien venait alors, de la Brigade. Il envoyait alors les cartes d'ordinateur rouges et vertes des dépenses et la situation de caisse avec la mention “néant”. Lorsque le receveur revenait, il remettait tout "en bon ordre". Je connaissais ce système depuis Zelzate – Stuiver. La situation n'était donc pas idéale pour moi, car j'avais suivi le cours “Comptabilité” mais les recettes et les dépenses n'avaient pas été intégrées dans les bonnes cases dans ma boîte crânienne. Un peu de théorie restait encore présente entre mes deux oreilles, mais la comptabilité est principalement une affaire de pratique et de relation entre un 56A (livre de caisse) et le fameux 56DA (le livre des dépenses), avec sa première et sa deuxième partie, n'avait pour moi absolument rien de clair. 

Un jour, un douanier a conseillé à une personne de remettre les quelques paquets de beurre au magasin frontalier. Ce qu'il ignorait, c'est que la personne en question était le procureur du Roi de Bruges et qu'il fut remboursé très en dessous du prix qu'il avait payé. Il s'ensuivit qu'une enquête à grande échelle fut diligentée. Le douanier a été accusé d'avoir des intérêts dans le petit magasin. L'affaire se termina heureusement en pétard mouillé et depuis lors règne un grand silence au sujet de la solution de facilité pour le problème du beurre.

SETTE

Mon premier assistant souhaitait être appelé “Sette” et on ne devait même pas le faire précéder de “monsieur”, bien qu'à l'époque, c'était la manière habituelle de s'adresser aux gens. Il venait de Bruges et aimait le devant de la scène.

Je me rappelle parfaitement de lui comme étant l'homme aux paroles célèbres. Ainsi, il ne disait jamais qu'il allait vite boire un verre dans un des cafés qui garnissaient la frontière à Westkapelle (car Sette aimait bien boire une petite bière, bien qu'avec modération), mais le disait en plat patois west-flandrien tellement imagé que l'on ne pouvait l'oublier.

Une de ses tâches principales consistait à effectuer un contrôle des petits paquets que les touristes rapportaient par le bus en provenance de Belgique vers les Pays-Bas. Ces paquets contenaient des cigarettes et des boissons, proportionnellement aux quantités autorisées par voyageur. Ils étaient retirés chez les 'shipshandlers' en entrepôt et libérés lors du franchissement de la frontière. Immanquablement, Sette saluait les hommes et les femmes qui lui amenaient les paquets accompagnés des documents adéquats par un “Cigarets for papa, chocolats for mama”
.

Un beau jour, Sette arriva en retard au bureau. Je lui demandai quel en était la cause, sur quoi il me décrivit, dans son plat patois, la nature du paquet odoriférant qu'il avait encore dû aller déposer avant de partir, ratant du même coup son bus.

LE COLONIAL

Au début des années soixante, beaucoup de coloniaux revenaient du Congo belge. Parmi les gens qui revenaient, il y avait des gens biens, mais également bon nombre qui croyaient encore avoir affaire à des 'p'tits nègres' alors qu'ils étaient de retour en Belgique. Ils étaient très souvent très frustrés parce que le métier qu'ils avaient exercé au Congo était nettement plus important que celui qu'ils allaient devoir exercer dans leur mère patrie.

Il devait être à peu près midi lorsqu'un de ces esclavagistes se présenta à Schapenbrug. Il répondit par la négative à la question du douanier, s'il avait quelque chose à déclarer. Notre agent, n'écoutant que son devoir, passa la tête par la fenêtre de la voiture et découvrit des marchandises de contrebande sur la banquette arrière. Ces marchandises furent confisquées et cela déplut bien évidemment à notre ancien colonial. Et de plus, se faire taper sur les doigts par un sous-fifre !

On lui présenta la facture et cela lui déplut fortement. Il nous énuméra ses relations, mais comme cela nous laissait de marbre, il essaya par la bande. “Monsieur l'officier” – cela m'était adressé – “j'attire votre attention sur le fait que votre douanier a cogné ma portière avec sa matraque lorsqu'il s'est penché à l'intérieur de ma voiture. Cela a occasionné un coup dans la portière de ma voiture. Qui va payer la réparation ?” Je tentai de lui faire comprendre qu'il ne devait pas venir avec des carabistouilles, mais rien ne put le dissuader de l'inconsistance de ses accusations.

Bon, ben dans ce cas, monsieur, il faut vous adresser à la gendarmerie.” Il n'était naturellement pas permis de téléphoner, car il ne s'agissait pas d'une affaire qui concernait le Ministère des Finances. La plupart des gens en seraient restés là, mais pas lui ! Un vrai jusqu'au-boutiste.

Après un laps de temps relativement long, les gendarmes arrivèrent. Ils comprirent immédiatement quel type de poisson nous avions attrapé dans nos filets et décidèrent de trouver rapidement une solution. On attira aimablement l'attention du monsieur que le différend qui l'opposait à la douane, n'était pas une affaire qui pouvait être traitée par gendarmerie belge, car il se trouvait toujours sur le territoire des Pays-Bas. Cela ne faisait pas l'ombre d'un doute, mais Kasavubu (comme nous l'appelions dorénavant) ne voulait pas en démordre, et retourna au café pour téléphoner à la maréchaussée des Pays-Bas. Ils vinrent bien entendu d'abord aux renseignements chez moi. On fit ensuite savoir à Kasavubu que la maréchaussée des Pays-Bas ne se considérait pas comme compétente parce qu'il avait dépassé la douane belge et se trouvait par conséquent dans une sorte de no man's land. La 'victime' n'arriva heureusement pas jusqu'à ébullition et finit par s'en aller en proférant des jurons.

Il a par la suite encore écrit une lettre à laquelle nous avons froidement répondu qu'aucune constatation positive n'avait été faite en la matière et que nous ne pouvions par conséquent, à notre grand regret, donner suite à sa demande visant à poursuivre les débats. Il a peut-être aussi réalisé l'inutilité de ses tentatives, car ce fut la dernière pièce de ce dossier.
TIENS LE CHIEN QU'IL ARRÊTE D'ABOYER

Bien qu'il gagnât bien sa vie, puisqu'il pouvait presque tous les jours faire valoir des heures supplémentaires à cause de l'exportation de marchandises périssables, un receveur en poste à la frontière devait régler un peu de tout. Ces heures supplémentaires, je savais en outre comment les utiliser car comme le soir, il y avait un peu moins de monde à mon guichet, je pouvais me consacrer au reste de mes écritures, dont notamment ma comptabilité sur laquelle je suais.

En ce temps-là (1961), il était interdit de faire passer des chiens des Pays-Bas vers la Belgique, car des cas de rage avaient été signalés chez nos voisins du nord. Lorsque quelqu’un voulait entrer aux Pays-Bas avec un chien, il était informé du fait qu'il risquait d'avoir des problèmes avec son quadrupède lors de son retour. Pas tout le monde ne s'entendait dire cela du douanier sur la voie publique sans réagir. Le chef devait souvent intervenir. Il ne pouvait naturellement que confirmer ce qui avait déjà été dit. Un jour, une dame me dit d'un ton tranchant : “Que le bonhomme là dehors avait osé lui proposer de laisser son chien dans le café voisin”. L'exploitant avait d'ailleurs à cet effet construit quelques niches. J'ai attiré son attention sur le fait qu'il s'agissait d'une aimable proposition. Cela n'a apparemment pas été compris comme tel, car la dame me rétorqua sèchement : “Mais monsieur, je préfère encore aller moi-même dans cette niche plutôt que d'y faire enfermer mon chien”. J'ai tout juste pu me retenir de lui dire : “Eh bien ! Qu'attendez-vous ?”.





Texte : Antoine Van Ooteghem