Le 1er septembre 1961. Il est temps de faire son service militaire. J'avais précédemment déjà fait mes trois jours au fameux Petit Château à Bruxelles, et ce, en seulement deux jours. J'avais menti lorsqu'on m'avait demandé si j'avais déjà été malade. Au lieu de répondre "néant", j'aurais dû signaler que j'ai un jour été atteint d'une pleurésie purulente, qui m'avait mis hors circuit pour trois mois au cours de ma scolarité. D'une part, je ne voulais pas prendre le risque que l'on m'envoie en observation à l'hôpital militaire, et d'autre part, c'était un test pour voir s'il subsistait des traces. Ce n'était pas le cas.

Au Petit Château, j'avais fait savoir que j'étais candidat pour être officier de réserve, bien que cela impliquât 15 mois de service militaire au lieu des 12 mois habituellement prévus. J'espérais, par le biais d'une courte carrière militaire, me constituer une certaine expérience dans la poursuite de ma vie professionnelle à la douane. A l'époque, je ne me sentais absolument pas de taille à diriger des gens et d'exercer une quelconque autorité. J'espérais l'apprendre à l'armée. C'est la raison pour laquelle j'étais prêt à faire trois mois de service supplémentaires.
Avant d'en arriver là, il fallait cependant encore passer toutes sortes d'épreuves à Everberg.
On y pratiquait des 'assesments' avant la lettre. Il ne faut pas croire que c'était purement théorique ou psychologique. Pas du tout, il fallait également donner des commandements en pratique à d'autres candidats qui étaient alors à leur tour évalués quant au suivi des commandements donnés. Je devais apparemment quand même avoir une certaine aptitude en la matière, car je dus me présenter à la caserne de Stockem pour sept mois de formation. Stockem, je n'en avais jamais entendu parler ! Cela se trouve dans la pointe la plus méridionale de notre royaume, à quelques kilomètres d'Arlon. Ce furent les "troupes des blindés" et ce ne fut pas vraiment une surprise vu que j'avais émis un souhait dans ce sens. Jan Meuleman, le collègue dont j'ai déjà parlé dans la partie 2, était à la base de ce choix, étant donné qu'il avait également été officier de réserve dans les blindés et en avait parlé avec passion et enthousiasme.

FORMATION

Ce fut un fameux périple partant de Waterland-Oudeman. Il y avait heureusement un arrêt spécial de prévu à Stockem, de sorte que nous ne devions pas d'abord aller jusqu'à Arlon, pour ensuite revenir sur nos pas. Nous réussîmes à arriver à l'école des blindés en tout début d'après-midi ; à temps pour nous voir attribuer un équipement adéquat et un lit avec une petite armoire. Nous fûmes immédiatement plongés dans le bain, car un garde-chiourme portant quelques sardines sur ses manches, est venu nous raconter quelles étaient les us et coutumes de la maison et tout ce qui nous amènerait devant le peloton d'exécution. Il nous expliqua ensuite comme faire son lit, de sorte que nous pouvions immédiatement nous y mettre. La confusion était telle, que pratiquement plus aucun d'entre nous ne savait si le fait de mal faire son lit était une des raisons de passer devant le peloton d'exécution. On ne nous octroya pas beaucoup de repos. Nos lits à peine faits selon les règles de l'art, un autre houspilleur venait déjà battre le rappel. Notre condition physique devait immédiatement être testée. Lorsqu'on est venu nous chercher, j'étais cependant vite allé voir quel film passait au cinéma. Lorsque je revins, tout le monde avait disparu. Je voyais déjà arriver l'orage, mais en fait, c'est ma situation qui fut finalement la plus enviable, car une petite heure plus tard, mes copains de chambrée revinrent avec la langue pendante de fatigue et les yeux pleins de colère. La torture sur le terrain de sport n'était en fait qu'une blague mise sur pied par les miliciens de la session précédente, qui avaient été accueillis de la même manière quelques mois auparavant par les anciens.

La formation de soldat dans les blindés n'était pas de la petite bière. Nous avions à peine graissé nos bottines, que nous fûmes mis en ordre de bataille pour une marche de 7,5 km. On a vraiment dégusté ! D'abord à cause de l'allure, mais encore plus à cause des ampoules aux pieds provoquées par le cuir des chaussures non encore assoupli. Notre brigadier pouvait en effet être taxé de pervers sadique, au vu de tout ce qu'il nous a fait subir pendant ces quelques mois. On nous faisait régulièrement ramper dans des flaques, mais ces agissements eurent leur paroxysme lors du test ultime, lorsque nous dûmes franchir le "combat field" tout en rampant et en sautant, alors que des projectiles étaient tirés au-dessus de nos têtes afin de nous effrayer. Je n'en ai heureusement pas gardé de traces psychologiques, mais j'ai par contre appris à mieux me connaître et à mieux connaître ceux qui m'entouraient. Camarades lorsque tout va bien, mais pas toujours aussi serviables dans l'adversité. Une telle formation n'est pas si mauvaise que cela, car par la suite, lorsque vous êtes vous-même en position de diriger, vous réalisez mieux quel peut être l'impact de certaines missions. Cela aide également à vous remettre en question et à vous faire réaliser que vous n'avez pas toujours raison, même lorsque vos subordonnés vous donnent raison.

PROMU

Finalement, tout bien considéré, je m'en suis encore bien sorti car je n'ai attrapé de "jours de bal" qu'une seule fois. C'était bien entendu, en tant qu'amateur de soirées prolongées, parce que je n'avais pas pu sortir de mon lit. Cela débouchait normalement sur une corvée culinaire (éplucher des pommes de terre ou nettoyer des casseroles), mais comme entre les faits et la punition, j'avais été promu au grade de brigadier, je fus consigné. Et un jour, il y a eu un match de football de la Ligue européenne à la télé et qui a duré plus longtemps que prévu. Après l'appel du soir, nous avions dû faire le mur. Figurez-vous qu'un quart d'heure avant la fin, deux MP sont entrés. Chacun devait montrer son autorisation de sortie. Je me tenais heureusement assez loin de la porte d'entrée. Je me suis gentiment laissé glisser en arrière et j'ai ainsi pu m'éclipser sans que les MP ne le remarquent. Je me suis retrouvé devant un escalier que je gravis sans bruit. Trois portes donnaient sur le palier. J'en ouvris une au hasard. Grâce à la lumière des réverbères, je pus remarquer que quelqu’un dormait dans un lit, apparemment la mère de l'exploitant. Elle se tint heureusement calme. Était-ce de peur ou s'attendait-elle à quelque chose ? Elle resta calme lorsque je lui expliquai la raison de ma présence. Je me souviens lui avoir demandé si elle voyait un inconvénient à ce que je me glisse sous les draps si les MP devaient monter. Il n'y eut pas de réaction. Des années plus tard, j'ai encore repensé à cette péripétie en regardant le série télévisée "Hallo, hallo", lorsque l'ami de la mère de René apparaît d'en dessous des draps et déclare : "It's me, Lecleir."


Une VIE DE DOUANE
de la seconde moitié du vingtième siècle
4. A l'armée
Au cours de notre formation se déroula une activité importante, les fastes régimentaires. Les semaines où l'on dressait les tentes et où l'on montait les tribunes étaient bien remplies. On pouvait inviter sa famille et même nos "petites amies". Ma tendre Hilde était également venue, mais ne l'avait pas signalé à la maison, car on lui aurait vraisemblablement opposé un véto. "O tempora, O mores". Le soir, les invités pouvaient en effet rester dormir car le lendemain, ils étaient invités au lunch. Des chambres d'hôtel étaient prévues à Arlon. Vous vous imaginez sans doute que nous y avons passé la nuit de notre vie, eh bien, pas du tout car les p'tits soldats ne pouvaient franchir le corps de garde sous aucun prétexte et nous nous séparâmes donc d'un chaste baiser. La formation était dure mais enrichissante, dans le sens où outre le fait d'apprendre la discipline, on apprenait également à travailler avec des gens ; du travail en équipes avant la lettre. On était d'abord soldat, ensuite brigadier. On se voyait confier la responsabilité d'un char Patton et d'une équipe de cinq personnes : un pilote, un copilote, un tireur, un chargeur et vous-même comme commandant du char. Sans discipline excessive, le fait de travailler avec un tel mastodonte de 45 tonnes était très dangereux. Par exemple, si le chauffeur avait quitté son poste sans en avertir le commandant, il aurait risqué de se faire décapiter par la coupole du char. Et c'est sans parler des situations de guerre où chaque membre de l'équipe avait les mêmes responsabilités pour mener à bien la mission.

EN ROUTE VERS L'UNITÉ

Nous sommes entre-temps en avril 1962 et nos sept mois de formation arrivent à leur fin. Vu les bons résultats obtenus, nous reçûmes une étoile d'argent (adjudant) et nous vîmes confier un bataillon, à moins de pouvoir rester à l'école, réservée aux braves gars au caractère bon et fort. Je n'entrais pas dans cette catégorie, de sorte qu'il fut donné suite à ma demande visant à être affecté au "4ème Lanciers", à l'époque encore toujours casernée à Werl, à quelques kilomètres de Soest, plus connue. Le 1er avril 1962, vers midi, je me trouvais dans le TPJ (Train des permissionnaires journaliers) avec deux de mes deux compagnons, Roger et Fred, à la Gare du Midi à Bruxelles, et nous en descendîmes dans la soirée à la 'Bahnhof Werl'. Nous y étions attendus par un jeune sous-lieutenant  et nous fûmes amenés par jeep à la caserne. Nous y fûmes présentés de manière bien sympathique aux autres officiers présents – avec le gin de circonstance – et nous nous sentîmes immédiatement à l'aise. Le lendemain, nous nous présentâmes un peu barbouillés devant le colonel. Je commençai cependant à me sentir mieux lorsque le colonel me raconta qu'il avait pas mal d'affinités avec la douane, car son père avait été receveur à la douane, au deuxième bureau d'Anvers. A midi, nous fûmes conviés à un drink au mess des officiers en l'honneur des nouveaux. Nous comprîmes rapidement pour quelle raison, la veille, les officiers buvaient leur gin à une telle cadence, ils buvaient en fait de l'eau claire. Nous avons apprécié cette manière de nous accueillir, qui nous permettait de nous acclimater rapidement. Un bon accueil des nouveaux est primordial. J'en pris bonne note et l'ai mis en pratique à bon nombre de reprises, mais cependant pas à la manière du 4ème Lanciers.

AU TRAVAIL, LE VRAI

L'avant-midi, notre peloton constitué de cinq chars, se consacrait aux exercices et à l'entretien du matériel. Il y avait également au programme, des périodes de "campagne" ou "d'exercice". En cas d'alarme, il fallait quitter la caserne avec tout son barda. La destination ne nous était communiquée que plus tard. Cela ne se passait pas toujours sans anicroches car les chars Patton (des chars qui pesaient quelque 45 tonnes pièce) avaient fait leur temps et refusaient de temps à autre de bouger. Ils devaient alors être remorqués, jusqu'à avoir plus de chars en panne que fonctionnant. Mais n'allez pas croire qu'en cas d'alarme, nous quittions juste la caserne pour tourner le coin pour ensuite revenir à notre cité-dortoir. Que nenni ! Nous imaginions que nous affrontions les Russes et stoppions leur progression. La plupart du temps, notre manœuvre n'allait cependant pas jusqu'à son terme, car même en jeep, il n'était pas rare, vers le soir, de tomber en panne dans un petit patelin complètement isolé. Je l'ai vécu. Il fallait alors tirer son plan. Ce plan finissait invariablement dans l'un ou l'autre café. Après quelques bières et quelques schnaps bus avec les autochtones, nous pouvions la plupart du temps convaincre l'un de nos interlocuteurs de nous emmener, mon pilote et moi, chez lui à la maison. Nous y étions accueillis avec peu d'enthousiasme par la maîtresse de maison, mais nous pouvions quand même la convaincre de nous préparer quelque chose à manger. Nous étions cependant attendus de retour à la caserne endéans les trois jours. Les périodes de campagne étaient les plus dures, et chez les Lanciers, le programme en était bien pourvu : Elsenborn (au début du mois de janvier, dans les Hautes Fagnes, avec une bonne couche de neige et par moins 10 degrés), Vogelsang (magnifique coin de nature dans les environs de Cologne), Sennelager (dans les environs de Paderborn – trois semaines sous tente, sur un matelas de paille et sous une pluie incessante), Höhne et ainsi de suite. A Höhne, un champ de tir dans les environs de Hannovre, nous étions le bataillon organisateur. Il fallait d'abord déplacer tous les chars du bataillon sur une distance de 200 kilomètres, et ensuite tout organiser pour les exercices de tir à balles réelles. Il ne fallait pas sous-estimer le grondement assourdissant des canons des chars, et ce, du matin au soir. Heureusement, en fin d'exercice, nous pouvions expérimenter le tir à obus réels. Tirer de vrais obus de 90 mm à partir d'un char est une sensation inoubliable lorsqu'on se trouve dans la coupole. Viser et tirer. On a l'impression que le colosse de 45 tonnes se cabre sur ses roues arrière, alors que le feu brûlant vous écrase la peau du visage. Le char fait ensuite un bond en avant pour revenir dans sa position initiale. Les autres terrains étaient des terrains d'exercices techniques, sur lesquels il fallait amener les chars de votre peloton dans la position la plus adéquate possible pour surprendre ou repousser l'ennemi, et ce, grâce à des ordres judicieux donnés par radio. Le maniement de la radio était d'une importance primordiale, tout comme le fait de donner et de suivre les instructions. Lorsque par la suite, j'ai vu les difficultés qu'éprouvaient certains collègues pour imposer certaines tâches à quelqu'un, j'ai souvent pensé qu'ils auraient tiré un grand bénéfice d'une formation de commandant de peloton. Une des tâches d'un commandant de peloton, était constituée des exercices de drill. J'aimais ça : certainement les donner. Cela vous donnait le sentiment de maîtriser un groupe de personnes que vous aviez parfaitement mis en place pour atteindre un but précis. Il fallait agir de manière précise et jusque dans les détails. La plus petite erreur de commandement pouvait aboutir à un chaos indescriptible. Lorsque tout se passait à la perfection, on voyait que les participants en retiraient beaucoup de satisfaction. En fin de compte, ne croyez-vous pas que l'être humain est au fond de lui un être grégaire. Pourquoi n'ai-je pas essayé de rester à l'armée en passant l'examen A ? Votre carrière était avec quasi-certitude limitée au grade de capitaine-commandant et cette fonction n'était pour moi pas de nature à m'y coller pour le reste de mon existence. En fait, ce travail contenait une contradiction, dans le sens où on met tout en œuvre pour faire la guerre le mieux possible, alors que dans le même temps, on souhaite que cela n'arrive plus jamais. Je préférais la douane ...

*La vie de soldat ne ressemble pas à la vie de douanier, mais j'estime ne pas pouvoir passer sur cet événement de ma vie, ne fut-ce que parce que mon service militaire a eu une telle influence sur moi, que le reste de ma vie en a été influencé.

Texte: Antoine Van Ooteghem