2. ANVERS, POUR LA PREMIERE FOIS !
Au cours des vacances d'été, j'ai reçu une lettre m'informant qu'à partir du 1er septembre 1960, la résidence d'Anvers m'avait été assignée en vue de suivre un cours sur la "législation des douanes et accises" afin de préparer les deux premières épreuves de l'examen de vérificateur (expert fiscal). De toute ma vie, je n'étais allé qu'une seule fois à Anvers, lors d'un voyage scolaire au Zoo.
Par train, Anvers n'était accessible que jusqu'à la rive gauche. Je devais donc prendre le bus, prendre une correspondance à Watervliet et une autre à Gand. Une sorte de tour du monde. On m'avait en outre dit que je devais sortir du bus juste après le tunnel. On était à peine entré dans l'étroit tunnel – dont je n'avais aucune idée de la longueur – que je me précipitai vers le chauffeur pour lui demander d'arrêter à la fin du tunnel. C'était également la première fois que j'allais attendre 'la fin du tunnel' avec autant d'attention. Par la suite, je l'ai répété un nombre incalculable de fois, surtout inspiré par notre ami Wilfried Martens qui me précédait de deux ans au collège(*). Directement après le tunnel, je devais prendre la direction de l'Escaut et à la fin de cette route, tourner à gauche. Là, j'y découvrirais à coup sûr l'imposant bâtiment.

Heureusement qu'il n'existait à l'époque pas encore de valises piégées ...

J'empruntai les escaliers de la Maison de la douane, et arrivai dans un hall imposant. J'y laissai ma valise, ouvris une porte monumentale et me trouvai dans un bureau gigantesque.
Le premier étage était entièrement bordé d'une galerie. Je n'avais jamais vu ça qu'au cinéma, lorsque le film montrait de grands bâtiments de la Bourse. Des guichets se trouvaient un peu partout, derrière lesquels se trouvaient des hommes en uniforme. Ils m'inspiraient à fredonner le chœur des domestiques de "Don Pasquale" de Pietro Mascagni. J'imaginais déjà devant moi tous ces hommes chantants. Des personnes attendaient çà et là leur tour aux guichets, pendant que d'autres complétaient des papiers dans le grand couloir central sur le grandes et longues tables. D'autres encore étaient en train de discuter de manière animée. Au milieu de la salle trônait un grand tableau sur lequel étaient écrit toutes sortes de noms à la craie – j'appris plus tard qu'il s'agissait de bateaux qui avaient accosté. Je ne me sentais pas à mon aise et fus tout heureux de trouver un homme en uniforme de la douane et lui demandai où se trouvait le service du personnel. Il m'indiqua aimablement comment accéder au premier étage. L'huissier, comme ils appelaient les commis, donna d'abord un coup de téléphone et m'emmena ensuite de l'autre côté de la galerie, dans un bureau où travaillaient une dizaine de personnes. Le chef se présenta : Jan Van Loo, un être très jovial en habits civils. Après les formalités d'usage, il me désigna pour un poste à "Anvers Milieu", comme on l'appelait à l'époque, dans l'aubette, au numéro 21. Il insista sur le fait que le numéro 21 ne signifiait pas "Hangar 21", car ce dernier se trouvait juste en face de la porte de la direction. Le numéro 21 se trouvait par contre un peu plus loin vers le nord. Du point de vue de la technique douanière le port d'Anvers était à l'époque encore subdivisé en partie Sud, dont faisaient partie tous les hangars, Milieu,  c'est-à-dire du n° 1 à 68 et Nord, du n° 100 à 230 du côté pair et jusqu'au 43 I, du côté impair. Lorsque je lui demandai où je pouvais trouver un logement, car je ne souhaitais pas effectuer chaque jour ce quasi tour du monde ente Anvers et Waterland-Oudeman, il m'indiqua le chemin du bureau du vérificateur au rez-de-chaussée. C'est là que travaillait Rik Van Der Wee, qui était en outre président de "La fraternité", une association qui était une sorte de compromis entre une association du personnel et le syndicat.




La peur des déclarants


C'est également dans cette période que j'ai connu Jan Meuleman. On était sur la même longueur d'ondes, également dû au fait qu'il était originaire de Zelzate. En ce temps-là, Jan était ce qu'on peut appeler un personnage charismatique : un vérificateur très respecté, qui avait choisi de tourner les talons à l'Administration centrale à Bruxelles. Cela forçait le respect dans les services extérieurs, car une fois que vous avez été sélectionné pour travailler à l'Administration centrale, il n'y avait en effet plus de soucis à se faire. Jan a eu pas mal d'influence sur moi, car grâce à son enthousiasme dans cette matière, j'ai par exemple opté pour faire mon service militaire dans les chars d'assaut, à savoir, le 4ème Lanciers. Jan, il valait mieux être son ami, car il n'était pas seulement parfaitement au courant des lois, des règlements et des tarifs, mais il était en outre aussi relativement sévère. Bon nombre de déclarants s'en souviennent sûrement. L'affaire la plus retentissante s'est déroulée au quai 142 d'Anvers Milieu. C'est là qu'arrivaient les fameux "bateaux Sarma", soit officiellement, " Les lignes de la The Black Diamond". Il s'agissait de bateaux avec des listes de fret – on appelait ça un écor à Anvers et ceux dont la langue fourchait parlaient d'un décor – de plus de 1.000 articles différents. Tout était "d'origine japonaise". Vous pouviez pour ainsi dire, suivre l'évolution du monde par l'apparition de bon nombre de nouveaux produits :
ça allait du tourne-disque aux pistes de bowling complètes.
Presque tout était destiné au marché intérieur, de sorte que des centaines de documents  de dédouanement devaient être traités(**).
 

Jan avait la cote au Dok n° 142 – la résidence ou "le cottage" des vérificateurs changeait chaque mois – ainsi que Marcel Van Aerde, pas un facile non plus. Après avoir été déchargées sur le quai, les marchandises étaient entreposées dans les hangars des douanes tout proches. Le plus rapidement possible – car vu l'origine du Japon, la plupart du temps, une autorisation y était liée – les marchandises étaient dédouanées et transportées de là vers le magasin du destinataire. Très souvent, il s'agissait de lots volumineux pour lesquels la plupart des vérificateurs se satisfaisaient d'un seul poste tarifaire qui devait couvrir la totalité de la cargaison et en tenant compte du fait que les pertes et les profits équivalaient à ce qui était dû à l'Etat. Cette manière de faire était bien entendu guidée par goût de la facilité et parfois aussi par un brin d'incapacité. Ces mots ne faisaient clairement pas partie du vocabulaire de Jan et de Marcel, de sorte qu'il fallait déclarer comme le prescrivait le manuel. Croyez-le ou pas : en désespoir de cause, nous transférions toute la cargaison du bateau, article par article vers des magasins qui se trouvaient plus éloignés dans le port afin qu'elle soit hors d'atteinte des deux despotes. Le fait que cela engendrait un coût supplémentaire sensible (document complémentaire et transport supplémentaire) était même inclus.

Et . . . la vie sociale ?


J'occupais un logement au Kattendijkdok. Ma logeuse faisait admirablement bien la cuisine, parfois un peu chichement (par exemple soupe de poulet suivi d'un poulet au curry) mais correct pour le prix. En dehors d'un couple de douaniers qui occupait la mansarde, il y avait également un agent de police et quelques gars inscrits à l'Ecole supérieure de la Navigation. Avec ces derniers, j'allais de temps à autres à des soirées estudiantines. Elles avaient lieu dans l'établissement "De Sluippoort", une sorte de bunker au Château-nord. Ce festival de l'ébriété programmée se terminait invariablement par un bain matinal dans le lac du Château-nord, où se trouvait une belle plage qui attirait bon nombre d'Anversois-moyens durant les week-ends estivaux. Par la suite, pour regagner nos lits respectifs, nous devions passer "en silence" devant la porte de notre logeuse. Bien que convaincus que nous l'entendions bruyamment ronfler – alors que son mari (et partenaire favori de dispute) Maurits produisait plutôt une sonorité sifflante – elle nous avait apparemment quand même toujours entendus.

Contentieux


Les jours où nous n'avions pas cours, nous devions assister les vérificateurs afin d'apprendre le métier. Un des vérificateurs plus âgés était d'une incroyable insolence. Il n'appelait personne par son prénom ou son nom de famille et ne disait non plus jamais bonjour, mais : "T'as d'ja combien, p'tit gars?". Il voulait savoir quelle somme en suppléments, nous avions constatés. Cela générait une indemnité qui jouait un rôle important dans la vie d'un vérificateur, vu qu'une indemnité de contentieux pouvait rapidement atteindre le salaire d'un mois.

Concours de circonstances


Un beau jour du mois de mai 1961, mes parents sont venus voir mon logement. Ce même jour, je fus appelé chez le contrôleur de la 1ère Section-Moyen. "Tu viens du côté de Sluis, pas vrai ? N'as-tu pas envie de remplacer le receveur de Westkapelle, car il est malade pour une longue durée." Il est évident que cela m'intéressait. L'affaire fut rapidement réglée et grâce à la visite de mes parents, je pouvais profiter de leur voiture pour immédiatement emporter toutes mes affaires. A peine quelques jours plus tard, je pouvais commencer à Schapenbrug.
Bertha, ma logeuse, n'a jamais cru à ce concours de circonstances qui voulut que d'une part, mes parents étaient en visite et d'autre part, l'officialisation de mon détachement à Westkapelle, et tout cela le même jour !

*Wilfried Martens, originaire de Sleidinge, fut Premier ministre de la Belgique de 1979 à 1990 au moment où existait un lourd déficit à son budget fédéral. Pour cette raison, des efforts importants ont été demandés aux citoyens, allant des cotisations de solidarité, à la dévaluation du franc belge, mais en alléguant toujours que “la fin du tunnel était en vue".

**A l'époque, les documents destinés à l'importation de marchandises destinées à la consommation intérieure étaient de deux ordres : il existait un document de paiement de droits d'entrée et/ou d'accises. Il s'agissait d'un 136D, mais était appelé un “acquit”. Le deuxième document pour l'importation définitive, était un document qui ne concernait que la taxe de transmission (prédécesseur de la TVA). On l'appelait officiellement un 136B, mais à Anvers, on parlait habituellement d'un “p'tit bleu”, faisant référence à la couleur du document.
Une VIE DE DOUANE
de la seconde moitié du vingtième siècle
Vers dix heures il y eut un coup de téléphone pour moi. C'était "Pros", le contrôleur. Je devais me présenter chez lui. A l'heure exacte du rendez-vous, j'entrai dans le bureau du patron, décrit comme un militariste, en compagnie d'un autre nouveau, tous deux en parfait uniforme. Nous saluâmes du mieux que nous pouvions, la main sur le képi. "Vous avez fait votre service militaire ? " demanda-t-il d'une voix tonitruante. Ce n'était pas mon cas. "Bon, ben alors tu ne peux pas le savoir, mais toi" lança-t-il à mon collègue "tu devrais savoir qu'on ne rentre pas dans le bureau de son chef avec son couvre-chef sur la tête". Nous fîmes immédiatement disparaître nos képis, ce qui le dérida. Je ne me rappelle plus de rien d'autre de ce premier contact, mais plus tard, dans ma fonction de chef, cela m'a incité à traiter l'accueil des nouveaux avec plus de sollicitude.

Les douaniers les mieux formés

A la fin de 1960, j'ai suivi un cours de "Sciences administratives". Vu rétrospectivement, bien que nous n'ayons pas débuté par une formation à l'Ecole de la Douane à Kapellen, je crois que mes collègues et moi faisons partie des fonctionnaires les mieux formés que j'aie eu l'occasion de voir dans toute ma carrière. Imaginez-vous commencer à travailler une année complète dans un bureau où, sans qu'on vous assigne une fonction spécifique, de sorte que – bien entendu en fonction de votre enthousiasme personnel et de votre intérêt – vous pouvez fourrer votre nez un peu partout. Vous pouvez ensuite suivre un cours suivi d'un stage sur le terrain, et tout cela, sans aucune responsabilité ou tâche spécifique. Eh bien, c'est ce qui m'est arrivé ! Aux cours, c'est de M. Berebrouckx dont je me souviens le mieux. Il m'impressionnait par sa manière de donner cours et aussi par la matière qu'il essayait d'inculquer aux gens, à savoir, "la comptabilité de l'Etat". Des autres chargés de cours, je pourrai peut-être me souvenir d'un nom en me concentrant longuement. Faut pas demander ce qu'il en est du contenu de ces cours.
Je voulus d'abord aller chercher ma valise laissée dans le hall, mais elle avait disparu. Il avait l'air fin, le paysan d'Oudeman, planté là au milieu du décor. Je me rendis immédiatement chez ce vérificateur. Il me reçut très aimablement : "Bon, appelle-moi Rik". Cela me mit à l'aise. Je lui racontai ma mésaventure avec ma valise, et à ma grande surprise, il me : "Egalement réglé, la voici. Nous l'avons vue traîner là toute seule au milieu du hall et l'avons emmenée. Laisser traîner une valise sans surveillance, il faut éviter ça. Ici on n'est plus à la campagne, hein fiston ! Ta valise aurait pu se voir pousser des jambes, si tu vois ce que je veux dire."

Un logement convenable ne semblait pas non plus poser de problème, car il avait des adresses. J'ai eu de la chance, il y avait encore de la place. Bertha me semblait être une sorte de logeuse mère-poule à la langue bien pendue. Elle s'exprimait en plat anversois du plus pur style. Maurits, son mari, était apparemment un brave bougre bien dressé, qui réagissait ponctuellement à ses ordres. Je pus déposer directement mon bagage léger dans ma chambre et m'asseoir pour manger une tartine. Ainsi, en début d'après-midi, je pus tout de suite me rendre sur mon lieu de travail, quasiment en face de mon logement.
Premier contact avec le travail et les collègues

Il s'agissait d'une aubette anversoise classique de la deuxième génération : une dont la porte se trouvait au milieu. On y accédait par un hall avec une porte de chaque côté. J'appris plus tard qu'il s'agissait du local à vélo et de la cave à charbon. En poussant la porte en face de soi, on entrait dans un large couloir avec des bureaux des deux côtés. Du côté gauche, se trouvaient les agents du niveau 3 (niveau D) : il s'agissait du brigadier et de ses hommes. Ils s'occupaient de l'apurement des listes de fret et de la surveillance sur le quai. De l'autre côté, se trouvaient le service de vérification et le réfectoire. 

Lorsque je poussai la porte du Dok 21, j'eus d'abord envie de ressortir pour voir si j'étai bien à la bonne adresse. J'avais l'impression de revenir à une réunion de "Moeder Bijze", notre club estudiantin à Sint Margriete. D'un pas hésitant, je me dirigeai vers le local dans lequel on était en train de chanter à gorge déployée. Le chant s'arrêta, mais étant donné qu'on était apparemment au courant de ma venue, on m'accueillit en bon patois de la région, équivalent à : "Ben c'n'est nin vré ! Vla l'nouveau. Comin qu'c'est t'nom ?" Ils se présentèrent comme étant Herman Raeckelboom et Michel Van Damme. Accueil pour le moins sympa, cela ne fait aucun doute, jusqu'au coup de téléphone de notre contrôleur (inspecteur principal). Je devais me présenter le lendemain au Hangar 15. La main sur le cornet, je demandai à mes collègues où se trouvait le Hangar 15. "A cinq kilomètres d'ici" me soufflent-ils. Je demandai au contrôleur si ce déplacement pouvait être postposé de quelques jours, parce que n'avais pas encore de vélo. Oups ! Quelle volée de bois vert : "Ces jeunes, tous les mêmes. Fainéants et toujours des problèmes, etc. Sois à 8 heures au Hangar 15 ou tu vas sentir d'où vient le vent !" Pour un premier contact avec mon chef, il restera mémorable.

Les échelons de la hiérarchie

Le matin suivant, j'étais debout aux aurores, car je ne voulais absolument pas être en retard – des gars des années '60, pas vrai ? – et depuis mon logement je pouvais quand même compter sur une promenade d'une heure.
Dans l'aubette, deux vieux vérificateurs étaient de service. Ils me saluèrent avec enthousiasme. L'un des deux avait déjà tout de suite un "p'tit quelque chose" à faire pour moi. Il était en retard avec le collage de ses vérifications et ses soumissions. Je n'étais cependant pas né de la dernière pluie et avais conscience qu'il voulait profiter de ma naïveté. Ma réponse était toute prête : "Monsieur le vérificateur, je crois qu'il est préférable que vous le fassiez vous-même, ainsi vous saurez immédiatement ce qu'elles contiennent". Cela ne provoqua pas chez lui de profonde gratitude. Il ne m'a par ailleurs pas appris grand-chose. J'étais peut-être un peu subjectif en la matière. Il faut savoir qu'il existait deux types de vérificateurs : ceux qui avaient grimpé dans la hiérarchie par le cadre depuis les échelons les plus bas, et ceux qui avaient obtenu un diplôme de secondaire supérieure ; qui avaient débuté comme commis techniques. Cette dernière catégorie agissait avec un peu de condescendance vis-à-vis de la première catégorie, et en tant que commis technique, j'avais été conçu un peu dans le même moule. 

Texte: Antoine Van Ooteghem
Mise en page: Ilse De Witte