1.         LE COMMENCEMENT
Une VIE DE DOUANE
de la seconde moitié du vingtième siècle
Antoine Van Ooteghem
La plupart des fonctionnaires, s'ils n'étaient pas le fils ou la fille d'un fonctionnaire qui aimait son travail et en parlait à la maison avec grand enthousiasme, se retrouvaient à l'État par hasard. Ce ne fut pas mon cas. On pourrait dire que je suis douanier "par vocation". Il y a bien sûr eu l'influence des douaniers qui venaient loger chez nous. Ils m'ont initié au métier. J'ai choisi de faire carrière à la douane alors que j'avais terminé avec succès deux années d’études d'ingénieur industriel.

AU MILIEU DE L'ANNÉE  1958

Au milieu de l'année 1958, il fallait passer un examen à Bruxelles, rue de Tivoli. De mon village des polders, le voyage jusqu'à Bruxelles était une vraie expédition. À l’arrivée dans la capitale, il fallait même prendre un taxi pour arriver à temps dans les locaux des comptes chèques postaux pour y passer l'examen de commis technique des douanes et accises. Il y avait un grand nombre de participants alors que seuls 20 emplois vacants étaient mis en compétition. Comme l'examen s'était terminé tôt, j'ai profité de l'occasion pour visiter l'Exposition universelle qui se déroulait à cette période au Heizel. J'y étais déjà venu en voyage scolaire et me suis dès lors dirigé vers l'Ancienne Belgique, où l'expérience m'avait appris que c'était l'endroit le plus animé.

Cela a duré quelques mois avant que les résultats ne tombent dans la boîte-aux-lettres. Ils étaient positifs, mais je n’étais pas dans les 20 premiers qui purent commencer, en juillet 1959, à l'Ecole de la douane à Kapellen. Début mai, je reçus cependant des nouvelles m'annonçant que je serais quand même appelé en septembre 1959. Je décidai sans hésiter d'ignorer les examens de deuxième année d'ingénieur industriel et de prendre quelques mois de congé avant de me lancer définitivement dans la grande aventure.
C'était compter sans mon père, qui tenait à rentabiliser les frais de cette année par la réussite de l'examen. La motivation était bien entendu quasi inexistante, mais en fin de compte, je réussis quand même et cela s’avéra opportun par la suite …

Le lundi 3 septembre 1959, nous ne prîmes aucun risque avec les transports en commun et mon père m'amena en voiture à la Lange Violettenstraat à Gand, où était établie la Direction des Douanes et Accises. En compagnie de deux autres élus – Julien Van Damme et Norbert Declercq, comme initiateurs – j'étais plutôt impressionné par ce bâtiment avec ses hauts plafonds et son escalier magistral, mais je le fus encore plus par le Directeur qui nous reçut dans son bureau afin d'y prêter serment. Qui aurait pu croire que des années plus tard, il serait l’un de mes prédécesseurs ?  À ce moment-là, l’idée était loin de me traverser l'esprit.

Je fus désigné pour faire la première partie de mon stage au Port de Zelzate car il n'y avait pas de place pour nous à l'École de la Douane. Le bureau se trouvait sur la rive droite du canal  Gand-Terneuzen, et s'occupait de l'importation et de l'exportation de marchandises par le canal. Monsieur De Vos en était le grand patron et bien que n’étant qu’au milieu de la quarantaine, il me paraissait déjà passablement vieux. 
Le bureau était scindé en une division Bureau, où les documents étaient traités et les sous encaissés et en une partie Brigade, avec le vérificateur qui s'occupait du contrôle et où, comme cela apparaîtra ultérieurement, on percevait également des sous  sans que cela se fasse tout à fait selon les règles de l'art. 

Albert et Alidor furent les collègues qui m'apprirent les premières notes de la chanson 'Den Tol' (La douane). Le premier nommé paraissait être un peu le chef des deux. La pipe en bouche, il pouvait avoir des réactions surprenantes et ne permettait pas que les jeunes, les fils des différents déclarants, jouent avec ses pieds. Alidor était totalement différent. Une personne foncièrement bonne, mais d'une incroyable naïveté. C'était bien entendu très intéressant pour les fils à papa  qui le tournaient souvent en bourrique.
Comme cette fois où une allège était à quai avec du gravier et que pendant une demi-journée, ils ont fait chercher une scie à gravier à Alidor, afin de découper les graviers pour un contrôle. Une autre fois, ils lui ont fait sortir toute sa documentation afin de connaître le poste tarifaire des peignes fins, des cacahuètes ou du papier millimétré. Des années plus tard, Alidor est devenu receveur à Watervliet, une fonction qu'il combinait avec celle de vicaire, car entre-temps, il était arrivé à diacre dans la hiérarchie ecclésiastique. Ils ne me donnaient pas énormément à faire car sinon ils n'avaient eux-mêmes pas assez de travail. Cela me permettait de tenir les instructions "á jour", nous utilisions d'ailleurs ce terme en français. Cela impliquait bien entendu de compléter les modifications consécutives aux décisions légales et administratives.
Mes instructions étaient entre-temps arrivées. Elles ne comprenaient pas plus de deux volumineuses boîtes en carton, ce qui représentait environ 10 pour cent de ce que j'ai dû déménager en fin de carrière. Il faut dire qu'à l'époque, cela demandait plus de travail qu'actuellement, vu que les modifications ne faisaient l'objet que d'une communication. Il fallait les découper, et les coller à l'endroit où la modification ou bien l'addendum devait se trouver. Il me restait en outre suffisamment de temps pour perfectionner ma dextérité à taper à la machine et de retaper un certain nombre d'anciennes instructions encore en vigueur.

Une des premières tâches à l'Administration, était la commande de l’uniforme. Pour l'uniforme, le tailleur venait sur place prendre les mesures et quelques mois plus tard, il revenait avec le "premier essayage". Ensuite venait un deuxième essayage, et après quatre mois au plus, vous vous retrouviez en kaki. Savelkoul, le fournisseur des uniformes, était une entreprise très appréciée qui ne délivrait que des produits de qualité.

En ce qui concerne les autres pièces d'habillement, vous deviez vous-même indiquer les tailles souhaitées. Un cache-poussière fut une des premières pièces que je reçus. La jeunesse ne connaît plus ça, mais à l'époque, chaque employé de bureau portait un cache-poussière. C'était pour épargner les pièces d'uniforme qui étaient nettement plus chères et les protéger d'éventuels accidents comme des taches d'encre. Dès son arrivée, la pièce devait être essayée sous l'œil examinateur d'Alidor et d'Albert. Le cache-poussière, qui avait été fait à mes mesures, ne ressemblait à rien car, bien qu’il semblait aller dans l'ensemble, les poches étaient placées beaucoup trop bas. Je devais pour ainsi dire me mettre à genoux pour pouvoir mettre les mains en poche. Je parvins quand même à accéder à mes poches et y découvris un billet écrit par un commis, quelque part en Flandre-Occidentale. Il renvoyait le "sarrau", comme ils appelaient ça en Flandre-Occidentale, pour malfaçon. A la masse d'habillement, ils avaient dû penser : "Bah ! on va donner ça au jeune loustic. Il n'osera vraisemblablement pas refuser." Erreur ! Car grâce à l'aide de mes deux collègues, le cache-poussière eut droit à un "billet de retour".

Hors du Bureau, il y avait également le service extérieur, avec la Brigade et le Service de vérification. On en parlait de manière très énigmatique, de sorte que ma demande visant à connaître ce service de manière officielle, fut refusée. J'étais soi-disant signalé comme stagiaire au Bureau et cela devait être scrupuleusement respecté. Petit à petit, la vrai raison apparut : on pouvait y "gagner" quelque chose et moins on devait partager, plus importante était chaque part. Vu ? Il était entré dans les habitudes que les bateliers, à l'issue d'un contrôle, donnaient quelques pièces au fonctionnaire. Certains considéraient même cela comme un droit acquis. C'est ainsi que circulait l'histoire de cette batelière qui n'avait rien donné et qui avait dit, en prenant congé des fonctionnaires, que le batelier était malade, et qui reçut en réponse : "et son portemonnaie, il est malade aussi ?"

Pas vraiment réglo, donc, mais encore plus tard, il est apparu qu'il était également question de fraude. En  concertation avec le fournisseur d'huile, tous les bateaux qui passaient la frontière étaient soutés. Cela signifie que des documents étaient établis attestant que chaque bateau qui quittait la Belgique  avait embarqué une partie de l'huile à Zelzate, que cela fut le cas ou pas. Mais tant va la cruche à l'eau qu'elle se brise, et c'est ce qui est arrivé dans le cas présent, avec de lourdes conséquences pour ceux qui s'étaient laissés embarquer dans l'aventure.
Mon stage se termina après six mois passés au Port de Zelzate. Pour « changer de crèmerie », je déménageai de l'autre côté du canal Gand-Terneuzen, au Bureau de Zelzate-Stuiver, où étaient contrôlées les importations et exportations en provenance de et vers les Pays-Bas pour les transports par route. Le Bureau devait son nom à l'auberge "De laatste stuiver" (Le dernier sou). L'enseigne faisait référence au fait qu'on pouvait y échanger ses derniers sous contre des schellings espagnols en argent avant d'entrer aux Pays-Bas méridionaux.
Outre le très sérieux Receveur, deux drôles d'asticots étaient également affectés au Bureau : Miel et Evarist. Miel était un homme à tout faire nerveux qui se plaignait sans arrêt à propos de tout et de n'importe quoi. Un véritable pessimiste qui avait un commentaire sur tout mais qui pour le reste était un gros travailleur. Je devais régulièrement l'amadouer grâce à ma fameuse formule : "Mieleke, arrête d'y penser. Viens, on va s'en boire une." Pour un temps, il allait alors de nouveau mieux, mais son humeur était incroyablement instable, et certainement lorsque ses pigeons n'avaient pas bien volé. Evarist était d'un tout autre type. Un je-m'en-foutiste né ! Je ne peux mieux le décrire que par les mots de Miel: "Si j'avais le temps, je lui glisserais une corde autour du cou et l'exhiberais en public à la réprobation générale". Evarist était en effet pas insensible aux beautés féminines et devait donc régulièrement (principalement quand le Receveur était absent) aller faire des "commissions". Cela lui a par ailleurs été fatal, car il fut renversé en traversant. Miel faisait donc tourner toute l'affaire et il était heureux d'avoir quelqu'un pour l'aider. Ici, j'ai vraiment appris quelque chose. Le Receveur ne distillait d'informations sur la comptabilité qu'avec parcimonie et la présentait de manière tellement alambiquée, qu'on en venait à se dire qu'il valait mieux ne pas y toucher. Lorsqu'il était en congé, je ne devais donc remplir que quelques "néants" sur des états : les fameuses cartes perforées rouges et vertes de la situation de caisse, les recettes et les dépenses. Miel était en fait un formidable alarmiste et ne parvenait à retrouver son calme qu'après une pinte bien fraîche chez notre voisine immédiate : le café 'Chez Gusta et Frans Vermoet ». Ce dernier arrondissait également ses fins de mois comme agent de la douane, bien qu'il n'y connaissait pas grand-chose mais il n'était pas le seul. Vu le type de métier que nous exercions, on ne trouvait en général au café que quelques chauffeurs, ce qui fait que nos dépenses étaient souvent très limitées. Inévitablement, de temps en temps, la situation devenait incontrôlable et il y avait plus de douaniers au café que sur la route ou au bureau.
Mais ils avaient trouvé la parade, car la personne qui restait en faction disposait d'un petit dispositif qui permettait, dans les cas d'urgence, d'actionner l'alarme à la Brigade, audible jusqu'au café, par exemple, lorsqu'un chef se présentait. Jérôme était le Brigadier. Il n'était pas des plus sévères, seulement quand c'était nécessaire, mais la Brigade était encore constituée d'autres vedettes : Gust du syndicat, le p'tit Berat et autres figures emblématiques. Je me souviens encore que Berat aimait jouer au billard électrique, mais on y perdait plus qu'on y gagnait. Un jour, il est venu me raconter qu'il avait découvert le truc : il avait foré un minuscule trou dans une pièce d'un franc, y avait fait passer un fin fil, ce qui lui permettait de récupérer sa mise. Nous l'accompagnâmes au café pour assister à la grande première de ce truc inratable. La pièce tomba dans l'appareil qui se mit en route. Le p'tit Berat retira sa pièce, mais elle se bloqua car apparemment, ce genre de truc avait été prévu.

Le beau-frère de Gusta, la tenancière du café "De Stuiver", faisait également partie de la douane. Il s'agissait de de Monsieur Schoonaert, contrôleur à Oostende, de renommée mondiale en Flandre. Un type bâti comme un chêne. Des années plus tard, lorsque j'évoquais son nom à Anvers, son souvenir était encore vivace. Il partageait le même logement avec deux gars du même acabit : Van Lishout et Lindeman. Le dernier nommé était un Wallon de pure souche, mais sur le rôle linguistique flamand. Au début des années cinquante, beaucoup de choses se faisaient encore en français dans le domaine maritime, et en ce temps-là, bon nombre de chefs venaient encore de par-delà la frontière linguistique (qui n'existait pas encore). A Anvers, la rumeur circulait que lorsque ces trois-là entraient quelque part, on n’y rigolait plus de la douane !

Lorsque monsieur Schoonaert venait en visite, on était supposé lui tenir compagnie. Cela valait certainement pour quelqu’un qui n'en était qu'au début de sa carrière. Ces séances n'avaient pas lieu autour du poêle, mais au café, et pouvaient parfois se terminer aux petites heures. Heureusement qu'à l'époque, il n'y avait pas encore autant de contrôles de police sur la route. Je dois dire qu'en général, je rentrais à l'heure, si l'on excepte bien entendu les fiestas chez 'De Stuiver'.

Le jeudi, il avait marché à Sas-van-Gent, ce qui attirait un grand nombre d'habitants des villages frontaliers, qui y venaient en voiture, à vélo, mais surtout en bus. Le beurre était alors bien meilleur marché aux Pays-Bas et une visite au marché de l'autre côté de la frontière, impliquait l'obligation morale de passer quelques paquets de beurre "en fraude". Même si ce n'était tout compte fait que pour aller fanfaronner auprès de quelques amis et connaissances sur ses talents de contrebandiers. Les cyclistes et les automobilistes ne se risquaient souvent pas à passer le Bureau et empruntaient une petite rue perpendiculaire vers "De Trompe", un quartier de Zelzate. Les brigades volantes et les brigades motorisées connaissaient très bien aussi ces routes alternatives, et parfois les "contrebandiers" y étaient piégés. Le bus devait cependant toujours passer devant le Bureau. De temps en temps, tous les passagers du bus étaient priés de descendre et une visiteuse était mise à contribution pour un contrôle corporel des dames. Le truc du poêle poussé au maximum n'était pas appliqué, mais pendant que les dames attendaient leur tour de fouille, bon nombre essayaient de se défaire de leur(s) paquet(s) et le contrôle une fois terminé, on pouvait récupérer plusieurs kilos de beurre au-dessus, en dessous ou sur les armoires. Vous vous demandez peut-être pourquoi ces contrôles n'avaient pas lieu systématiquement. Réponse : les douaniers ne voulaient pas passer pour des "persécuteurs" et lâchaient parfois du lest (du moins certains). Ils devaient d'autre part également veiller à ce que cette politique de tolérance ne fasse pas l'objet d'une escalade, car cela aurait sans aucun doute provoqué des plaintes de la part des commerçants belges.
Un jour, un garde champêtre nous a appelés pour nous dire qu'il avait trouvé une camionnette abandonnée. D'après lui, il s'agissait d'une voiture passée en contrebande qui avait sans doute été poursuivie et dont les occupants avaient tenté de s'échapper par le bois. Le chauffeur s'était cependant embourbé par ignorance de la nature du terrain. J'étais par hasard au téléphone et je me fis expliquer dans les détails où se trouvait la prise en promettant d'arriver dans les plus brefs délais. Miel, quelques douaniers armés de la Brigade et moi, nous rendîmes dans une partie boisée de Wachtebeke où Emiel connaissait bien son chemin. Nous y trouvâmes en effet la camionnette de contrebande entièrement chargée, mais elle avait apparemment été la cible, la nuit précédente, de coups de feu. A vue de nez, la camionnette contenait quelques centaines de kilos de beurre. Il n'y avait pas de clé de contact, mais lorsque je mis en contact, deux fils qui pendaient sous le tableau de bord, le moteur se mit à ronronner. Après l'avoir un peu tirée et poussée, la camionnette s'est retrouvée sur la route et notre marche triomphale passant par quelques auberges entre Wachtebeke et Zelzate pu commencer. Nous avons par la suite encore reçu une belle petite prime pour cette prise, ce qui fut bien utile après notre virée.

Au Bureau, j'aidais deux copains de l'administration à la perception des taxes provinciales.  C'était pour ainsi dire devenu mon activité principale, dont je me suis acquittée à la satisfaction générale.  Une importante prime était liée à cette taxe provinciale et le Receveur devait en principe la partager avec ses collaborateurs. La prime n'arrivait que des mois plus tard et le Receveur avait par conséquent oublié ma part. Miel et Evarist ne l'avaient pas oubliée car un beau samedi soir, ils étaient à ma porte avec ma part de profit. Des gars honnêtes et agréables que je n'oublierai pas de sitôt !








Antoine Van Ooteghem, Directeur régional honoraire